CHRYSALIDE
Chrysalide est un projet photographique qui interroge la manière dont les corps féminins apprennent à se dissimuler pour survivre.
Lorsque les seins apparaissent, l’enfance s’achève brutalement.
Le corps devient lisible, fertile, désirable aux yeux des autres avant même d’être compris par celle qui l’habite. Dans certains pays, il faut couvrir. Dans d’autres, exposer. Partout, le regard impose sa loi.
La bande qui entrave le buste n’est pas un symbole de pudeur, mais de protection.
Elle efface les attributs féminins pour désamorcer la violence des regards et des gestes non désirés. Se rendre invisible devient une stratégie. Se transformer, une nécessité.
Ici, la chrysalide ne prépare pas l’éclosion spectaculaire, mais l’effacement.
Un état transitoire où la femme suspend son devenir pour simplement vivre, marcher, exister sans gêne, sans peur.
Chrysalide parle de cette métamorphose contrainte, de cette négation temporaire de la féminité, non par rejet, mais par instinct de survie.
Un corps replié, en attente d’un monde où être femme ne sera plus un danger.
« Commencez par cliquer sur la première photo, puis utilisez rapidement la flèche pour passer aux suivantes afin de voir l’effet de voilage prendre vie. »
Will I go to heaven ?
Will I go to heaven ? est une exploration intime de la beauté, de la tradition et du jugement. Ce projet naît d’une histoire familiale, profondément ancrée dans les pratiques esthétiques et culturelles algériennes, où tatouages et signes corporels racontent des vies, des identités et des liens intergénérationnels.
À travers les visages et les mains de ma grand-mère, de ma mère et moi-même, je célèbre une esthétique héritée, celle des femmes qui portent sur elles des marques de leur histoire et de leur culture. Ces tatouages, ces piercings et ces traces sur la peau sont autant de signes d’amour, de mémoire et de beauté – un langage silencieux qui traverse le temps et les frontières.
Les marques sur le corps sont souvent mal comprises et jugées. Dans ce contexte, le projet prend une dimension introspective et poétique : il interroge le regard de la société et de la religion sur le corps féminin, et la violence des paroles qui condamnent sans connaître. On me dit que Dieu ne pourrait m’accueillir au paradis.
Will I go to heaven ? ne répond pas à cette question. Il la pose avec humilité et sincérité. Il invite à regarder et à contempler, sans juger, la beauté des corps tatoués, des histoires familiales, des traditions. Il rappelle que le jugement véritable appartient à Dieu et non à ceux qui prétendent connaître le cœur et les intentions des autres.
Par ce projet, je souhaite réconcilier héritage et identité personnelle, religion et liberté corporelle, passé et présent. Les images sont une prière silencieuse, un hommage à ma famille et à toutes celles qui ont porté et portent encore leur histoire sur leur peau. Elles sont une question ouverte, posée avec amour et respect : serai-je accueillie au paradis malgré le jugement des hommes ?
Will I go to heaven ? est un projet de résistance poétique et visuelle, un dialogue entre la tradition et la modernité, entre le visible et l’invisible, entre l’amour familial et le poids des mots.
Pâture
Dans une société où l’individu est exposé, évalué, désiré et consommé, Pâture prend forme.
Le corps n’y est plus sujet, mais matière. Il est compressé, fragmenté, livré au regard comme un morceau sans nom.
Le film plastique devient une seconde peau : transparente, étouffante.
Il enferme le souffle, retient l’air, transforme la chair en surface.
Ce qui est vivant est serré, maintenu, rendu silencieux.
La respiration devient tension, la présence devient contrainte.
Les fragments montrés suggèrent une chair sans identité, une forme ambiguë, oscillant entre désir et violence.
La peau devient viande.
La viande devient objet.
Objet sexuel, objet social, objet de consommation.
Pâture interroge le rapport contemporain au corps : corps désiré, corps exploité, corps livré au système, aux pulsions, au marché.
L’individu est à la fois consommateur et consommé, responsable et victime de sa propre asphyxie.
La lumière et l’ombre sculptent cette chair, laissant au spectateur la responsabilité de deviner, de projeter, de désirer.
Le regard devient un acte : il participe à la mise en pâture.
Ce projet est un cri sans son.
Un souffle retenu.
Une image de l’humain réduit à sa surface, enfermé dans un monde qu’il nourrit et qui le dévore.
Pâture est le reflet brutal et poétique d’une société qui mange ses propres corps.
Feuille, papier, ciseaux
Plus le temps passe, plus nous appelons progrès ce qui ressemble à une régression.
La sexualité est à l’origine de toute vie.
Elle est un langage premier, un mouvement vital, une force fondatrice.
Sans elle, il n’y aurait ni corps, ni histoire, ni humanité.
Depuis toujours, la nudité accompagne cette évidence.
Dans l’art antique, dans la pierre, la peinture, le marbre,
le corps nu était célébré :
non pas pour être consommé, mais pour être regardé, compris, honoré.
La nudité était élégance, équilibre, vérité.
Le voyeurisme remplace la contemplation.
La frustration remplace le désir.
La violence remplace le consentement.
Dans certaines cultures, la sexualité est inscrite dans la pierre.
Les corps des divinités s’exposent sans honte,
la nudité y est savoir, transmission, spiritualité.
Et pourtant, dans ce même espace,
le corps de la femme est nié, contrôlé, agressé.
Sacralisé dans l’art, détruit dans le réel.
Cette contradiction traverse de nombreuses sociétés.
On couvre les femmes au nom du respect,
on voile leurs corps pour les protéger,
comme une armure censée neutraliser le désir.
Mais aucune armure n’arrête la violence.
Le viol traverse les tissus, les lois, les morales.
Il naît du pouvoir, non de la nudité.
Les regards insistent.
Les mains s’autorisent.
Les corps deviennent des objets d’usage, puis de rejet.
À travers des fragments de statues antiques,
des bustes voilés, figés, silencieux,
je confronte la beauté intemporelle du corps
à la brutalité contemporaine du regard.
Feuille, papier, ciseaux évoque un jeu,
mais aussi trois gestes essentiels :
couvrir, découper, exposer.
Trois manières de regarder,
trois manières de nier ou de révéler le corps.